L’Europe doit donner un nouvel élan à sa politique migratoire, Le Monde, 28.10.2014

Op-Ed paru dans les pages débats du Monde daté du 29.10.2014

Alors que les touristes ont déserté les plages de la Méditerranée, Syriens, Erythréens et autres réfugiés tentent chaque jour de rejoindre l’Europe au péril de leur vie. Cette année il y eu 3072 morts en Méditerranée dont 366 immigrés à Lampedusa. Depuis l’an 2000, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, 22000 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l’Europe. L’Europe est devenue la destination la plus mortelle au monde, devançant les Etats-Unis avec 6000 morts à la frontière avec le Mexique.

Face à la tragédie, l’immobilisme indigne. L’agence européenne des frontières Frontex qui catalyse les obsessions de la politique migratoire européenne, est en première ligne. L’opération Frontex Plus (ou Triton) succèdera en novembre à l’opération militaro-humanitaire Mare Nostrum. Cette dernière mise en place par l’Italie a permis de sauver 138 000 personnes en mer cette année. L’Italie a ainsi depuis un an pallié aux déficiences de Malte qui conteste ses obligations internationales de sauvetage en mer. Le gouvernement de Matteo Renzi souhaite désormais partager le ‘fardeau’ financier et matériel avec ses partenaires européens.

Les capacités de Frontex de mener à bien cette mission telle que l’a fait Mare Nostrum, sont mises en doute à la fois par les Etats-membres et la société civile. Depuis sa création jamais une agence européenne n’aura suscité une telle polémique. La plateforme Frontexit, a ainsi appelé à une cessation des activités de Frontex. S’appuyant sur des témoignages de migrants et une analyse des obligations légales en matière de droits d’asile et de non refoulement, la plateforme critique à juste titre le manque de progrès en matière de droits fondamentaux et l’opacité de l’agence. On ne peut ignorer également le rôle joué par la surveillance des frontières dans la diversion des routes migratoires les rendant ainsi plus périlleuses.

Ce message qui promeut auprès du grand public un arrêt des activités de l’agence ‘dotée de moyens considérables et d’une grande autonomie’ est cependant un écran de fumée qui participe à renforcer les fantasmes collectifs de la politique migratoire européenne. Il faut en effet rétablir les faits. Tout d’abord depuis 2009, ni les parlementaires européens, ni les Etats-membres n’ont souhaité augmenter le budget de Frontex. Son budget a même diminué passant de 94 à 89 millions d’euros cette année. Une somme insignifiante face aux 10 millions dépensés mensuellement par l’Italie pour l’opération Mare Nostrum. Par ailleurs, bien qu’elle en ait la capacité légale, Frontex n’a pas les moyens d’acquérir ses propres équipements, reposant ainsi sur le bon vouloir des Etats-membres de lui allouer ou non du matériel. Son autonomie est donc limitée.

Stopper les activités de Frontex risquerait de provoquer un retranchement des politiques d’immigration nationales et l’abandon d’une solution collective européenne. Elle amènerait à une compétition entre Etats-membres et à davantage d’opacité sur leurs pratiques. Après tout lorsque le Défenseur des Droits de l’Homme épingle les abus de la Police aux Frontières, personne ne demande l’arrêt de ses activités.

Frontex est un bouc-émissaire facile créé par nos gouvernants pour les opinions publiques. Ne tombons pas dans ce piège! La société civile doit continuer son rôle inestimable de chienne de garde. Cependant il faut être constructif et s’interroger sur les raisons de tant d’obsessions et de fantasmes. Plutôt que d’arrêter ses activités, Frontex doit se transformer en un véritable Corps Européen de Gardes-Frontières avec plus de moyens, d’indépendance et de contrôle démocratique. Il s’agit d’ancrer une éthique et un éthos professionnels à travers une formation commune. Les capacités humanitaires de sauvetage en mer et la facilitation de l’accueil des demandeurs d’asile devraient également être au cœur des préoccupations de cette entité. Des initiatives parallèles telles que la facilitation de l’immigration légale vers l’Europe ainsi que l’ouverture de centres européens de demandes d’asile dans les pays sources permettraient d’endiguer l’industrie des passeurs. Toutefois sans la coopération des pays source, dont les pratiques de contrôle des frontières sont également contestées, ces idées sont irréalistes. Supprimer Frontex n’est pas une panacée. Il faut continuer d’informer le public et préconiser un dispositif humanitaire et diplomatique novateur et de grande ampleur. Ce plaidoyer doit être défendu auprès de la nouvelle Commission Européenne et de Fédérica Mogherini la nouvelle Haute représentante pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union Européenne.

Short English abstract:

The European Common Migration policy needs a new impetus, Le Monde 28.10.2014
Faced with unprecedented migratory fluxes from Africa and Asia, Europe has become the most deadly migration destination in the world. It is urgent to stop criticising Frontex, the European agency for border management, and instead advocate for more financial and human resources as well as more independence for the agency. These steps should be taken within an overall reform of the European common migration policy that include increased rescue at sea capacities, expanding legal migration possibilities and setting up European common asylum centres in source countries.
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